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18/04/2010

Jusqu'ou s'impliquer ?

 

La plupart du temps, la création d’une famille se fait dans la joie, avec un entourage épaulant la nouvelle mère. Et je me réjouis au sein de ce spectacle, je prends toutes les ondes positives que je peux !

Parfois la mère est toute seule. Avec son bébé, mais vraiment TOUTE seule.

L’une d’entre elles m’a particulièrement touchée. Sans papiers, sans logement, sans homme. Et une seule « amie » (voisine). Nous avions prévu pour elle une sortie en Samu Social (passe la nuit dans un hôtel, ne ressemblant pas vraiment à un 3 étoiles..). Le jour J, je l’examine, lui fait ses prescriptions de sortie (car, oui, nous faisons les prescriptions !), rend le carnet de santé et signe sa sortie. Son « amie » a prévu de l’accompagner à l’hôtel.

Le soir, en sortant de la maternité, en civil, je vois dans l’entrée l’assistante sociale parler avec cette patiente, en larmes. L’homme de l’hôtel a refusé de donner une chambre à cette mère et a son bébé de 3 jours, mais s’est tout de même fait payer par le Samu Social…Son amie l’a ramenée à l’hôpital car ne pouvait l’héberger et devait aller travailler. L’assistante sociale a trouvé une solution de dernier recours, un pavillon de recueil à 45 minutes de l’hôpital, avec deux changements en transport en commun. La femme, désespérée dit qu’elle n’y arrivera jamais, son amie l’a laissée, elle a un bébé sur son bras droit, son sac sur l’autre épaule, et sa maison à tracter (sa valise , son « mètre cube », plutôt poids que plume). L’assistante sociale dit que si, elle y arrivera.

Je fais trois pas vers la sortie… je me dis que je suis en civil et que ma journée s’arrête là. Mais même en civil, je ne laisserai pas quelqu’un dans cette situation. Et je reviens : «  allez madame, je vous emmène au métro, c’est sur mon chemin ». Je la conduis devant la bonne direction de la bonne rame du bon métro. (Bondé, le métro.) « Allez ! Je vous laisse ici ».

Tout de même, je me dis, elle ne va pas pouvoir à la fois s’assoir avec son bébé et préserver son mètre cube du larcin d’un autre méchant monsieur. Donc je reste. Deux changements et 45 minutes plus tard, nous arrivons enfin au Lieu. Ici, on est au contact d’une précarité palpable. Beaucoup de personnes en grandes difficulté (dont énormément d’enfants) dorment ici pour la nuit. Ma patiente a le droit à une chambre seule, il y a même un petit berceau avec matelas, dont je ne parierai pas sur la salubrité … Mais c’est tout de même beau de voir que, ici, on ne laisse pas une femme et son bébé dormir dehors.

Pendant ces 45 minutes, j’ai observé ma patiente, les yeux dans le vague, pas un mot, pas une révolte. Cette absence de réaction est pire pour moi que des signes extérieurs de tristesse : cette abnégation, c’est la détresse poussée à l’extrême. En partant, j’ai reçu tout de même un faible sourire.

Autant dire que ce soir là et les jours d’après, mon cœur n’était pas à la fête. Cette histoire m’a travaillée pendant un peu moins d’une semaine. On sait que ça existe, mais le fait de le vivre avec elle a tout changé : retour à la maison sans maison, et sans famille…

Une question est ressortie de tout cela : où se situe la frontière entre soigner mais garder une distance, et soigner et trop s’impliquer ? Que veut dire TROP s’impliquer ? Y a –t-il des limites dans le soin de l’humain ? Pourquoi dit-on qu’il faut se protéger ? Car cela tue le soignant de voir la souffrance ? Mais si ça atténuait cette souffrance, on ne pourrait on pas se donner un peu plus ?

Pour terminer, je me suis dit qu’on ne m’y reprendrait plus, que c’était trop bouleversant, mais qui sait…la conscience du plus faible ne doit-elle pas toujours avoir le dernier mot ?

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